ACCUEIL | UK VERSION ACTUALITE | LIVRE D'OR
 

Accueil > Technique > Spécificité


Le froid et moi
Mon éducation se poursuit aux mains de mes précepteurs britanniques et français. Ils se partagent la tâche. Jamais être volant n'aura chassé la moindre virgule comme moi.

Glaces de l'Alaska, fournaise du Sud asiatique, hauts sommets d'Afrique du Sud, ondulations de la piste d'Athènes, rien ne me sera épargné. Il me faut mériter encore et plus le label de l'avion le plus sûr au monde que me délivrera la FAA.

C'est en Alaska que j'ai le plus souffert. Moi, jusqu'alors coconné, chouchouté, dorloté, passant la plupart de mes nuits à l'abri de beaux hangars conditionnés, voilà qu'ils envisagent de me faire passer deux nuits dehors. Trente-six heures à - 45°C pour être plus précis. Pourquoi 36 et pas 34 ; 45 et pas 40 ou 50 ? Je ne saurais le dire. Encore un truc élaboré dans un bureau de Filton ou de Toulouse par des humains qui ne manqueraient pas de hurler au loup, voire de faire grève, si la Direction leur coupait le chauffage !


Le premier soir ils ont bien essayé de me trouver une chambre ; aucune n'était à ma taille..

Je les entends discuter : le thermomètre n'indique que - 30°C pour le moment. Ça ne va pas ! L'un d'entre eux revient de la météo : les prévisionnistes annoncent un sérieux refroidissement, les -50°C sont dans la poche sous peu. Cela fait exactement - 45°C. Ils sont contents : c'est le chiffre donné par les technobureaucrates comme butée basse ! Engoncés dans des parkas monstrueuses, la tête recouverte d'une cagoule ne laissant voir que les yeux, les gens de mon équipe sont méconnaissables, ils ont l'air de malfaiteurs, ce qu'ils sont assurément pour oser m'abandonner ainsi dans la nuit polaire.

Un seul vient me parler : "Nous allons te laisser mon coco, cela ne va pas être drôle, je le sais, mais c'est indispensable. J'avais décidé de rester avec toi mais on m'a fait comprendre que je n'y résisterais pas, on annonce moins quarante cinq !" Et ce disant, je le vois comiquement souffler sur ses moufles. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, j'ai plutôt l'habitude des +100°C ; il paraît que les hommes supportent encore moins, même pas du tout, maigre consolation.




Engoncés dans des parkas monstrueuses, la tête recouverte d'une cagoule ne laissant voir que les yeux, les gens de mon équipe sont méconnaissables, ils ont l'air de malfaiteurs, ce qu'ils sont assurément pour oser m'abandonner ainsi dans la nuit polaire.



Avant que le soleil ne se couche, j'ai eu la visite d'une douzaine de ces magnifiques chiens de traîneaux. Le temps d'une photo qu'ils montreraient à leurs potes en leur disant qu'ils avaient vu un drôle d'oiseau, bien mal armé pour le froid, car il était totalement dépourvu de plumes
.

En refermant la porte, il me prodigue une longue caresse de sa main 'emmouflée', agrémentée de quelques paroles qui me réchauffent - temporairement : "Je penserai bien à toi...!" Il s'agit de mon mécanicien navigant français qui me suit depuis ma conception.

Ce fut atroce, au début, car, petit à petit, le froid, s'insinuant dans la moindre parcelle de mon corps, m'engourdit au point de geler jusqu'à mes facultés de rêve.

Au bout de 36 heures ils reviennent. Je boude - je suis sûr que vous me comprenez - et refuse obstinément à ouvrir mes portes. Puis je finis par me laisser convaincre, en souvenir des nombreuses heures merveilleuses passées ensemble. On ne peut pas rester fâché tout le temps, mais j'ai tenu à marquer le coup. Cet épisode ne sera qu'un mauvais souvenir, le contraire de cuisant : glacial.

A l'intérieur de la cabine le thermomètre indique - 27°C. Pas question d'y faire entrer le moindre passager.

Premier à entrer, mon mécanicien navigant m'a chaudement félicité - le thermomètre est monté d'un centième de degré ; tous s'y sont mis par la suite. Ils avaient retrouvé leur langue. On m'a expliqué plus tard qu'ils avaient eu mauvaise conscience : raison de leur mutisme. J'ai hâte de quitter ce coin. Il me faut cependant emmener les autorités faire un petit tour à Mach 2. Nous décollons par - 40°C. Olympus est ravi, ces températures polaires lui vont à merveille. Au sol ! Parce que, parvenu dans la stratosphère il lui faut déchanter : "il ne fait que - 35°C !" Dans ces conditions, je ne peux dépasser Mach 1,85. Nos hôtes sont déçus. L'équipage tente une explication. Je ne sais si elle les a convaincus. Je vous la donne. Elle tient dans la définition du nombre de Mach. C'est ainsi que pour une même vitesse de 1 110 kts (1 285 mph, 2 055 km/h), le machmètre indiquera Mach 2 pour une température de - 70°C alors qu'il n'indiquera que 1,85 pour une température de - 35°C, ce qui nous est arrivé ce jour-là.



Frigorifié, je fume de partout cependant qu'on essaye de me réchauffer.

Nos parcours du globe terrestre en long en large et en travers, mettront en évidence ce qui paraît - à première vue - une anomalie, à savoir qu'en stratosphère les plus basses températures se rencontrent à l'équateur : - 80°C, comparés aux + 30°C au niveau de la mer, alors qu'il ne règne au-dessus du pôle qu'un malheureux - 30°C, voire - 20°C, pour un - 50°C au sol, voire pire. Les vols dans les régions polaires sont donc très pénalisants, car la consommation spécifique d'Olympus dépend étroitement de la température : plus il fait chaud plus il boit, ne faisant en cela qu'imiter les humains. Je plafonne péniblement à 50 000 pieds (15 000 mètres), alors qu'au-dessus des régions tropicales ou équatoriales il faut me freiner pour que je ne dépasse pas les 63 000 pieds (19 215 mètres) , altitude limite qui m'a été fixée pour des limites que je ne discute pas cette fois. (Je peux vous confier que je suis allé voir plus haut en essais. C'est leur but : dépasser les limites afin de les fixer à une valeur raisonnable). Il n'empêche que parfois je me sens enserré à l'intérieur d'un protocole que je trouve pesant. Du fait donc de cette "chaleur polaire", le parcours Londres ou Paris-Anchorage en une étape ne pourra être effectué, nous privant par là d'une liaison Europe-Japon en deux étapes qui l'aurait rendue attractive.



©2006 D. TREBOSC. Tous droits réeacute;servés
Conditions d'utilisation | Contact | Crédits
Toute reproduction, même partielle, du contenu de ce site est soumise à autorisation.

 Ce site respecte la loi Informatique et Libertés.
Pour en savoir plus sur la protection des données personnelles, cliquez ici.